Extrait du récit de vie de Madame M.

Pour son récit de vie, madame M. a choisi la clarté d’une expression à la première personne et d’une narration chronologique. Ci-dessous, en préservant son anonymat et avec son consentement, voici le début de sa biographie.

Les rues de mon enfance

Rue de la Motte aux Caillestramway de Melun

C’est en 1919 que mes parents se sont rencontrés. Mon père, Michel M, avait fait la guerre de 1914-1918 dans le Génie et il en était revenu sans dommage. Il travaillait depuis dans le service comptable d’une entreprise de matériaux de construction. Ma mère, Eugénie B, avait d’abord été lingère brodeuse. À la fin de la guerre, elle tenait une bibliothèque de gare avec ma grand-mère, Scholastique, à Paray-le-Monial. À l’époque, le premier train matinal en provenance de Paris apportait les journaux que ma grand-mère revendait à la criée sur les quais. Elle gérait également un emplacement dans le hall de la gare où les passants achetaient livres et revues : ce que l’on appelle aujourd’hui un kiosque à journaux ou une maison de la presse. Comme elle avait trois enfants, cet espace lui avait été attribué par la Compagnie des chemins de fer à la mort de son mari, conducteur-mécanicien de locomotive. Son aînée, ma mère, lui donnait un coup de main et c’est là que mon père venait chercher ses lectures. L’un comme l’autre aimait beaucoup lire, c’est ce qui les a rapprochés et mariés. Je garde le souvenir très vif de mes parents lisant. Ils s’attaquaient parfois au même livre et en partageaient la lecture simultanément. Mon père allant plus vite que ma mère, il ne tournait pas complètement les pages pour lui permettre de poursuivre à son rythme. Quand elle traînait trop, il lui racontait l’histoire pour repartir en chœur. Je conserve cette image de Maman qui, même quand elle a eu des enfants, continuait à lire en donnant le sein.

Je suis née à Melun, rue de la Motte aux cailles. Mon père souhaitait un garçon pour aîné. C’est une fille qui est arrivée une nuit de neige, le 6 février 1920 à 0 h 20, verseau ascendant scorpion. À ce moment-là, mes parents n’ont pas de berceau, c’est la corbeille à linge en osier qui devient ma couchette. Je n’ai, parait-il, jamais sucé mon pouce. Mon père, dont je porte le prénom, m’appelle Miche et m’élève comme un garçon. Dès mon plus jeune âge, je délaisse les poupées, les marionnettes et autres joujoux de fillettes pour les cubes, les jeux d’assemblage et de construction que je juge bien plus passionnants.

Rue des Mariniers

rue de Melun début vingtième siècleMes parents ne tardent pas à déménager pour une très belle maison. C’est dans la cuisine que Maman me lave au gant dans une bassine. Je suppose qu’après, c’est au tour de mon père d’y passer, car chaque fois j’observe la porte se refermer mystérieusement derrière lui. Un jour que je proteste vivement depuis le salon pour le voir tout nu, Maman ouvre enfin la porte de la cuisine et je vois les fesses de Papa, debout dans la bassine.

Vingt mois après ma naissance, le 21 octobre 1921, nous accueillons celle de ma petite sœur, Juliette. Pour faire suite aux revendications de ma grand-mère paternelle, elle hérite du prénom du grand-père : Jules. Elle répétera souvent qu’elle ne veut pas s’appeler Jouillette et qu’elle préfère de loin Jeannine. Mais tous, à la maison, nous l’appelons Lilette. Elle est une belle petite fille potelée alors que je suis une gamine maigre et sans grâce. Quand Maman lui place un ruban dans sa blonde chevelure soyeuse et bouclée, Lilette a l’air d’une poupée. Sur mes cheveux raides comme des baguettes, la bande de tissu glisse jusqu’à ce que je l’enlève d’un geste agacé. Lilette se régale de l’huile de foie de morue que je vomis chaque fois que ma mère s’obstine à m’en verser pour me ragaillardir. Et comme je déteste le chocolat – maintenant encore – elle ne sait plus quoi me donner pour le goûter. C’est le médecin qui me réconcilie avec la nourriture en me prescrivant du fromage, des sardines à l’huile et de la moelle de veau crue sur une tartine que je dévore avec bonheur.

Melun-rue-saint-aspais début vingtième siècleCe n’est pas que je sois si difficile, mais il est des choses qu’on ne peut pas m’imposer. Ainsi en va-t-il de ce polichinelle vert et rouge avec un bonnet sur la tête et une clochette ridicule que tante Andrée, encore jeune fille, me ramène ce jour-là. Pauvre pantin ! Je l’ai piétiné tant et plus devant le poêle de la salle à manger qu’il ne ressemblait plus à rien.

Je préfère de loin m’échapper dans le jardin et courir au bout de l’allée de valérianes pour grimper au cognassier. Là, perchée dans les branches, je regarde défiler à l’horizon le ballet des péniches sur la Seine et à leur bord, les hommes dont notre rue porte le nom.

[…]

Écrivances pour Madame M., hiver/printemps 2016

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