L’écrivain public, entre réel et fiction (1)

Extrait 1 d’un mémoire universitaire

L’écrivain public, entre réel et fiction.

Imaginer ou concevoir nous permet de résister à l’ordinaire du réel et de fuir un peu de sa banalité en ouvrant le champ des possibles. L’écriture offre cette formidable opportunité de lire le monde autrement. Si les mots n’étaient que la concordance exacte des choses, leur plate dénomination, nous n’aurions pas tant de difficulté à les manier, mais également très peu de plaisir à le faire. Si la réalité nous échappe, la fiction nous invite toujours à considérer le réel sous un autre angle et à découvrir en lui une infinité de possibles. Alors, jouons avec les mots et réinventons le monde !

(…)

 2.1 L’Autre, toute une histoire.

La fiction investit nombre d’activités humaines. Elle se décline bien sûr sous la forme artistique – littérature, théâtre, cinéma, etc. –, mais pas uniquement et c’est d’abord dans son acception la plus large que je l’aborderai : la fiction comme processus mental.

De même que le réel ne trouve pas sa définition dans le vrai, la fiction n’est pas ce qui engloberait le faux, le feint ou le mensonge. Elle n’est pas la contrefaçon du réel, elle le raconte. Pour atteindre le cœur d’une réalité, l’anticiper ou la comprendre, le recours à la fiction est parfois bien plus efficace. Le scénariste le sait qui, à partir du réel, écrit l’outil que l’illusion cinématographique réalisera.

[…] « L’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet se raconte sur lui-même. Cette refiguration fait de la vie elle-même un tissu d’histoires racontées. »[1]

La fiction accompagne l’individu dès son plus jeune âge, dans la mesure où elle lui permet de se structurer et d’être au monde. Elle se glisse dans ses jeux, dans ses élucubrations et ses expériences mimétiques. Plus tard, chacun utilise ses propres compétences fictionnelles pour être en société, échafauder des hypothèses, construire sa vie, la rêver ou la fuir… Partir du postulat que nous nous racontons tous des histoires ne signifie pas pour autant que nous simulons et que nous nous mentons les uns les autres. Mais plutôt que ces constructions mentales, les relations et les représentations sociales qui y sont associées, disent une part du réel que nous ne saurions peut-être pas appréhender autrement. En tant qu’écrivain public, c’est ainsi que je souhaite aborder chaque personne rencontrée : à travers son identité narrative, pour reprendre l’expression de Ricœur.

[1] Paul Ricœur, Temps et récits III, Le temps raconté, 1985, Éditions du Seuil.

2.2 La biographie, une histoire vraie

« Les souvenirs, les souvenirs, ça n’existe pas, ça s’invente chaque jour. Et les gens qui n’ont pas d’imagination n’ont pas de souvenirs. »[1]

Le récit de vie est une reconstruction du réel : il est à la fois rétrospectif, sélectif et ordonné. Puisque l’accent est mis sur la vie et la personnalité de la personne biographiée, celle-ci devient en quelque sorte le personnage principal du récit et sa vie, son histoire. Il ne s’agit pas pour autant d’abolir les distinctions entre l’univers fictionnel d’un roman et le monde plus référentiel du récit de vie. Le récit de vie se présente comme faisant référence à l’existence d’une personne qui se raconte et, tant que ce pacte d’intégrité n’est pas rompu, le lecteur peut légitimement s’attendre à y lire si ce n’est la Vérité, du moins la vérité de la personne en question. Mais là encore, nous avons affaire à un discours : sur soi-même, sur sa vie et son époque. La sincérité de la parole ne peut être le gage de l’existence absolue des choses et des faits nommés. Le récit de vie, c’est le point de vue du narrateur sur un temps donné dans lequel il s’inscrit.

Si une personne s’adresse à l’écrivain public pour l’aider à écrire son récit, c’est qu’elle attend de son professionnalisme de la méthode, un regard, et pourquoi pas une qualité littéraire pour la meilleure mise en forme textuelle possible de ce qu’elle décide de transmettre. Le biographe accepte de son côté ce que Pierre Bourdieu nomme « le postulat du sens de l’existence racontée [2] » et s’en fait naturellement complice. Seulement, là où le sociologue juge la biographie suspecte voire mensongère, en tout cas trop artificielle pour faire référence, l’écrivain-biographe fait confiance au sujet. Il l’accompagne dans cette re-création de sa vie, tout en le considérant comme maître de sa propre histoire. Il entend son langage comme porteur de sens, y compris dans ses non-dits et ses manques. Le savoir-faire du biographe-conseil en écriture repose, outre sur des qualités d’écoute et de compréhension, sur toutes les propositions narratives qu’il saura faire afin de singulariser le texte, de le magnifier ou de le polir. En tant que passeur, il n’omet jamais la perception que le lecteur pourra en avoir. Il emprunte à la littérature ses choix de composition et de style. Il flirte sans cesse avec la fictionnalité latente dans la vie du biographié : quel écrivain – public ou pas – ne cherche-t-il pas derrière le témoignage d’une personne les traits forts pour l’élever au rang d’un personnage ou dans les évènements de son histoire les collisions avec l’Histoire, la grande ?

[1] Georges Duhamel, Le Club des Lyonnais, 1925, Éditions Mercure de France.

[2] Pierre Bourdieu, L’illusion biographique, Raisons pratiques, Sur la théorie de l’action. 1994, Paris, Éd. du Seuil.

Écrivances, extraits du mémoire universitaire de validation de diplôme, 2015

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