Enquête, une permanence d’écrivain public

UN GUICHET UNIQUE EN SON GENRE [extrait]

(Ou une après-midi de permanence sociale)

Ces quelques notes sont inspirées d’une permanence d’écrivain public que j’ai tenue chaque mercredi de l’hiver 2015 dans le 18e arrondissement de Paris. Entre réalité et fiction, il s’agit d’un regard volontairement subjectif comme un premier pas nécessaire vers une distanciation.

Mercredi 4 mars, Porte de Clignancourt.

13h50

Une dizaine de personnes attend déjà sur le trottoir l’ouverture de l’échoppe de médiation sociale où se tiennent les permanences d’écrivains publics. Les gens s’écartent un peu pour me laisser passer : il ne fait aucun doute pour eux que je travaille ici. J’entre. L’endroit est exigu : 3 minuscules bureaux que séparent de minces cloisons qui n’arrivent pas au plafond et qu’une porte coulissante suffit à isoler ; entre, cinq chaises transforment le couloir en salle d’attente et, au fond, juste derrière la photocopieuse, un escalier raide comme une échelle de meunier descend à ce que j’appelle l’underground de l’association. C’est ici l’antre de deux salariés – la troisième, Clotilde, chargée d’accueil, occupe un bureau en haut – qui rédigent les CV, les lettres de motivation et constituent les dossiers les plus complexes tels que le surendettement ou la naturalisation. Il n’y a ici ni fenêtre ni aération, mais les deux uniques ordinateurs de l’association et de quoi se faire un café.

14h01

La permanence ouvre ses portes ; officiellement, elle les fermera à 17 heures. Les gens se précipitent. Sur le seuil, Clotilde rappelle quelques règles élémentaires de bienséance et distribue à chacun son numéro d’arrivée. Je suis seule à recevoir pour l’instant, Clotilde s’occupe exclusivement de la paperasse de l’association et la bénévole du troisième bureau a téléphoné pour signaler une demi-heure de retard.

J’accueille la première personne, un homme âgé. Question : comment veux-je nommer les individus qui forment le public d’une permanence sociale ? Malgré la petite contribution qui leur est ici demandée, le nom de clients est hors contexte : nous ne sommes absolument pas dans un rapport marchand. Alors, comme je l’entends parfois, usagers ? C’est certainement le terme le plus usité, mais je le trouve inélégant et puis, vu la tête du premier – usager – trop proche de l’usure dont ses traits accusent le poids. Utilisateur ? Non. Même si on tire parti de mes services, je ne me sens pas utilisée. Alors, demandeur ? Oui, c’est pas mal demandeur : mais alors, suis-je un répondeur ? Que reste-t-il encore ? Bénéficiaire ? Le choix lexical ne semble jamais assez large. Tiens ! Et lui, comment me désigne-t-il ? Suis-je une nouvelle ? Une bénévole ? Un(e) écrivain(e) public(que) ? Une assistante administrative ? Il faudra que je le lui demande. Il peut être ludique de se définir dans notre relation, d’un côté l’autre du petit bureau qui nous sépare.

En tout cas, ce monsieur n’a aucun mal à exprimer sa demande : il est déterminé à ne plus payer de redevance audiovisuelle.

– « Vous pouvez leur écrire aux impôts qu’ils peuvent venir chercher ma télé en panne.»

Il ne la réparera pas ni ne la changera : les programmes ne l’intéressent plus depuis longtemps, il a autre chose à faire. Il le répète deux fois et me sourit : oui, car il est maintenant à la retraite. Il me tend sa dernière taxe d’habitation : je réalise que la redevance s’élève maintenant à 133 euros. Il s’étonne que je ne le sache pas déjà, puis il comprend que, pas plus que lui, je ne veux de télévision. Je relève son nom, adresse et numéro fiscal et nous écrivons aux Impôts pour leur signifier sa décision. Au moment où lui faisant simultanément la lecture de ce que j’écris, je réclame le remboursement de la taxe, il m’arrête. Non, je n’ai rien compris : cette année, il a payé et c’est n’est pas grave ! Ce qu’il veut, c’est qu’on prenne en compte sa demande pour l’année prochaine. Merde, il faut que je recommence. C’est ce qui fait la singularité des lieux : comme il n’y a pas d’ordinateur, tout courrier est manuscrit. Cela s’accorde au nom désuet de l’association que je nomme – en douce – l’Amicale. Nouvelle feuille blanche, nouveau courrier. On recommence. Monsieur signe sa lettre. Il est satisfait et me serre la main avant de sortir. Bon, cela nous a pris en tout et pour tout 20 minutes.

14h25gens qui attendent pour une après-midi de permanence sociale

C’est le tour d’un jeune homme d’une trentaine d’années. Je le note parce qu’il est relativement peu fréquent que nous recevions des personnes en dessous de quarante ans. Ce garçon pose sur moi ses grands yeux noirs : j’y lis l’espoir d’une résolution possible à son souci principal. Quel est-il ? Il est en pleine procédure de divorce – par consentement mutuel, cela coûte moins cher, précise-t-il –, mais habite toujours chez sa femme dans les vingt-trois mètres carrés dont elle est propriétaire. La situation ne peut pas durer ; il doit trouver un logement sinon il craint de perdre son travail. Même s’il est en Contrat à Durée Indéterminée, il ne parvient pas à trouver une location : chaque fois, les propriétaires des appartements visités se tournent vers de meilleurs garants. Il s’est enregistré dans sa commune pour obtenir un logement social, mais il n’est pas prioritaire : la durée d’attente moyenne en banlieue parisienne est de cinq ans. Il tombe des nues. Il me demande d’écrire à la mairie, alors qu’il a obtenu un rendez-vous quinze jours auparavant. Il convient avec moi que ce sera vain. Nous regardons ensemble les critères du Droit opposable au logement. Certainement doit-il attendre la décision de justice de son divorce, puis exiger à ce moment-là une attestation de son ex-femme le menaçant d’expulsion. Nous parcourons l’éventail des possibilités. J’aimerais l’aider et je me sens impuissante. Je vais voir Clotilde – ma référente de stage vers qui je peux toujours me tourner en cas de besoin – et confirme auprès d’elle qu’aucun courrier ne sera réellement efficace dans l’immédiat pour cet homme. Je reviens vers lui avec un fascicule et des adresses associatives d’aide et d’accompagnement au logement. J’en souligne quelques-unes. Je n’ai rien pu faire pour lui et pourtant, il m’est reconnaissant. C’est bête, je l’ai simplement écouté.

15h00

La dame qui lui succède évoque pour moi l’Inde du Sud. Elle a ces imperceptibles et gracieuses oscillations de tête pour répondre à mes questions. C’est toute la magie d’un pays que j’aime qui dodeline devant moi. Elle est un peu anxieuse et parle d’une voix douce, avec un fort accent. Je lui fais répéter, je veux être sûre de comprendre sa situation. Au fur et à mesure qu’elle s’exprime, elle gagne en détermination. Elle veut rappeler à son employeur, un hôtel 3 étoiles du 8e arrondissement, la fin de son congé parental en juin prochain. Elle veut obtenir confirmation qu’elle retrouvera bien son poste de femme de ménage. Elle me confie son titre de séjour afin que je n’écorche pas son nom de famille. Elle est Sri Lankaise. Nous écrivons son courrier. Elle est soulagée et elle balance la tête de plus belle en me remerciant.

15h20

Une dame d’une cinquantaine d’années entre et dépose un sac en plastique rempli de documents sur le bureau. Elle se laisse lourdement tomber sur le siège et commence à farfouiller dans ses papiers. Peut-être aurais-je eu le temps de me faire un thé ? J’ai soif. Elle ne m’a toujours pas regardée. J’attends. Sa couleur est le beige : ses cheveux, ses vêtements, ses lunettes… même ses lèvres sont beiges. Je l’invite à exprimer sa requête. Elle me tend un dossier de la Maison départementale des personnes handicapées : c’est une première demande, pour une compensation, car elle n’est pas à 80% d’invalidité. Elle sait exactement ce qu’elle veut et comment s’y prendre pour l’obtenir. Elle a sa méthode et m’explique quoi mettre en avant dans le courrier : sa situation familiale, sociale, médicale. Je me demande pourquoi elle fait appel à un écrivain public : en effet, elle est tout à fait en mesure de remplir les premières lignes du formulaire et de décliner son état civil elle-même. Je lui propose de commencer à remplir le dossier.

« – Non, faites-le pour moi. C’est de votre ressort.

– Vraiment ? Comme vous voulez».

Elle n’a pas confiance en elle. Je lis, elle répond, je coche. Je note ses principaux arguments pour l’élaboration de son projet de vie sur une feuille libre. Elle a les mots justes, je les recopie. Ce sont des faits, rien que des faits. Elle surveille ma transcription, répète si je suis en retard. Elle exprime ses douleurs, j’écris arthrose polyarticulaire comme sur le certificat médical ; on note les enfants à charge et le mari à décharge qui finalement ne l’est plus – mari. Voilà, nous avons tout et dans l’ordre. Je lui relis lentement la lettre que nous avons écrite. Elle la signe. Je la reprends ainsi que les justificatifs pour aller les photocopier. Dans le couloir, des gens s’impatientent. Une femme se penche un peu pour jauger celle qui occupe mon bureau depuis tant de temps. Je reviens, je glisse l’ensemble des papiers dans une grande enveloppe que je libelle et tends à la dame beige. Mission accomplie. Cela nous a pris trois quarts d’heure. Elle glisse sa participation de deux euros dans la tirelire de l’association : une petite boîte métallique fendue sur le dessus.

16h05

Je prends quelques notes, très rapidement, car dans le couloir les gens s’agitent sur leurs chaises. Il fait chaud. Certains attendent depuis maintenant deux heures. Me sens-je vraiment efficace ? Suis-je en train de trouver mes marques ? Je regrette de ne pas disposer d’un ordinateur et d’une connexion. Cette absence en arrange certains, les plus vieux parmi les bénévoles, qui n’ont vraiment pas envie de se mettre à l’informatique. Mais ils inventeraient n’importe quoi plutôt que de l’avouer ! Dans le couloir, Clotilde a élevé le ton : les portables, c’est dehors !

[…]

Écrivances, hiver 2015

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