L’intrus, une nouvelle

L’intrus

illustration pour l'intrusLes armoires sont pleines, il le sait. Les armoires d’une mémé le sont toujours. Et celles-ci regorgent de promesses savoureuses. Il inventorie avec la froide minutie d’un apothicaire ces échantillons de plaisirs alignés en bocaux, étiquetés et datés comme les prélèvements d’un laboratoire. Confitures de coings et d’oignons, gelées de fruits rouges, coulis de framboise, conserves des légumes du jardin… Tous les efforts et les talents potagers de la vieille, épépinés, pressés, filtrés et stérilisés en une déclinaison de recettes alchimiques. De l’or pour ses papilles râpées par des semaines de régime au pain sec qu’il a, dans le meilleur des cas, imbibé de l’huile d’une boîte de sardines.

Il n’a eu aucun mal à s’introduire dans la maison de plain-pied plantée là à l’écart du village, dans son jardinet soigneusement entretenu. Contournant le carré potager, il a vite repéré la porte à l’arrière fermée par une serrure rudimentaire qui a cédé sous la pression maladroite de ses mains tremblantes.

Il referme avec précaution les vantaux du buffet, prête une nouvelle fois l’oreille aux vibrations de la maison. Rassuré, il entrouvre la porte du congélateur : sous les cristaux de glace et les volutes du froid vaporeux, les étiquettes à l’écriture désuète délivrent les formules de panacées, version salée. Il pense qu’il y a là plus de nourriture qu’il n’en a avalé ces derniers mois, sans compter ceux de régime hospitalier… Non, il dissipe ces pensées inopportunes d’un vague hochement de la tête et reporte son attention sur l’étage inférieur du réfrigérateur. La mémé est partie pour plusieurs jours, car elle a pris soin de ne rien y laisser de périssable.

Il est seul, c’est une évidence. Il l’a vue monter en voiture avec sa valise et son bouquet de fleurs fraîchement cueillies, et il a attendu près d’une demi-heure avant de se décider à pousser le portillon.

Aucune préméditation. Disons plutôt un heureux concours de circonstances et une étrange soumission à la force attractive du lieu. Déjà la veille, alors qu’il cherchait un abri dans la pinède pour la nuit, il n’a pu se résoudre à quitter les parages de cette maison. Chaque fois qu’il a tenté de s’en éloigner, sa boussole interne l’a invariablement ramené vers ce pôle magnétique d’allure si anodine. Ça l’a d’ailleurs quelque peu troublé, lui qui instinctivement prend soin de maintenir entre lui et ses semblables un large périmètre de sécurité. Il a fini par abandonner toute résistance et s’est même livré à la douce influence de cette proximité.

Tôt le matin, c’est la mémé elle-même qui l’a tiré du sommeil. Dix mètres de lisière touffue les séparaient et sur le moment il a cru que c’est lui qu’elle appelait ainsi Gardarem. Un léger bruissement sur sa gauche a trahi la présence du chat. Leurs yeux fauves se sont croisés avant de regarder, complices silencieux, la vieille dame résignée retourner chez elle. Le chat a disparu aussi soudainement et l’heure qui a suivi, l’homme s’est diverti aux va-et-vient de sa voisine. Et puis elle est partie.

Il explore rapidement les pièces de la maison : un passage en revue plus qu’une perquisition. Il referme la porte de la chambre sans y pénétrer. Il sait qu’il n’a rien à faire là. Il n’a pas un sens aigu de la propriété, il ne l’a jamais eu, mais il reconnaît les territoires scellés par l’intime. Le salon est chaleureux : rien de superflu, chaque objet est empreint d’une fonctionnalité qui le rend nécessaire au confort simple de la pièce. La petite salle de bain répond aux mêmes critères pratiques. Il revient sur ses pas et, devant le congélateur, se décide pour un ragoût d’agneau aux haricots blancs. Il pense qu’il peut tout aussi bien le réchauffer ici et profiter de la gazinière. Ensuite, il partira bien sûr.

C’est la première fois qu’il s’introduit chez quelqu’un de la sorte, et même d’une autre d’ailleurs, depuis bien des mois. La dernière fois qu’il a franchi le seuil d’une maison, c’était le sien et dans l’autre sens, bien qu’aussi clandestinement. Pas un mot, rien. Il a jeté quelques affaires dans son sac et n’a laissé aucune explication à sa femme et son fils absents. Son sac ! Il se rappelle qu’il l’a laissé dans le bois par souci de discrétion. Cela peut bien attendre, il ne va pas s’attarder. Peut-être emportera-t-il deux, trois conserves pour la route… Ensuite, il partira bien sûr.

En attendant, il évolue dans la cuisine avec une familiarité déconcertante. Les objets s’offrent à lui sans résistance et il n’a aucun mal à trouver le faitout en fonte et la cuillère en bois. Déjà s’échappe de la marmite un puissant fumet qu’il inhale avec contentement. Des semaines qu’il n’a pas ingurgité un plat chaud. Un filet de salive vient baigner sa bouche, continuellement sèche depuis qu’il a pris ces fichus médicaments. Penché au-dessus de la gamelle, il est pris de vertige. Des pans de souvenirs émergent comme décollés du fond de sa mémoire par la vapeur épaisse du plat qui mijote. Il allume mécaniquement la hotte. Une agréable sensation de chaleur sourd dans ses intestins. L’appétit monte lui aussi, spirale qui chasse de tristes réminiscences. Un claquement mat le fait sursauter, son cœur s’emballe aussi sec. Les mains en l’air, il se tourne vers la porte, un peu affolé, et remarque la chatière pour la première fois. Une ombre furtive se glisse hors de son champ de vision. Par l’embrasure du salon, il aperçoit le chat qui lui tourne brusquement le dos et entame une toilette minutieuse sur la banquette en moleskine. Il se décontracte, mais son manque de vigilance l’irrite : cette maison lui fait baisser sa garde trop facilement, il doit se ressaisir.

Dans l’immédiat, le ragoût mitonne et il s’attable, plongeant la cuillère directement dans le jus graisseux de la cocotte. Son estomac, contracté par les mois de diète, a la dureté d’un nœud de bois sec. La nourriture riche le rassasie rapidement, il décide d’en garder une partie qu’il emportera tout à l’heure, quand il partira. Mais il n’a pas la force de refouler l’agréable torpeur qui s’immisce en lui et laisse aller son esprit brumeux tel un continent à la dérive.

Il a dormi longtemps. Il n’a pas entendu le chat grimper sur la table ni même se régaler du fond du plat. Hagard, il perçoit la pluie fine qui tambourine les volets clos.

Puis il est dehors. S’avisant qu’il est bien seul, il part chercher son sac dans le sous-bois.

Quand il revient à la maison, il sait déjà qu’il va y passer la nuit. Ce n’est plus en intrus qu’il y pénètre, mais en familier. Le chat le regarde avec l’indifférence coutumière d’un colocataire distrait. Et c’est sur le monde extérieur qu’il referme précautionneusement la porte.

Le lendemain, il met un petit poulet fermier à décongeler dans le placard, à l’abri de la convoitise de son compagnon. Quand il s’est réveillé à l’aube, le chat était roulé en boule contre son ventre. Il n’a pas été surpris de le trouver là ni de s’y trouver lui-même. Il a posé sa main sur le pelage soyeux de l’animal qui a instantanément mis le moteur en route. Bercé par le ronronnement de la mécanique huilée, il a replongé dans une somnolence bienheureuse. Il est debout maintenant et fixe attentivement le téléphone pendant plusieurs minutes. Il soulève le combiné et vérifie la tonalité avant de raccrocher. Et là, dans la salle de bain, il observe le masque anonyme que lui renvoie le miroir : la rigidité des traits l’effraie un peu. L’autre le regarde sans ciller. Il se concentre sur la barbe mal taillée et les boucles trop longues de la chevelure rousse. Dans un tiroir, il trouve un vieux rasoir et un blaireau hirsute au poil rêche et il entreprend de se raser avec des gestes lents et concentrés. Le savon sent bon la lavande et sa mousse onctueuse s’étale bien.

Durant tous ces mois, il a su préserver une hygiène élémentaire bien qu’il ait vite abandonné la lame émoussée de son rasoir jetable. Il a pris l’habitude alors de tailler sa barbe à l’aveuglette avec sa paire de ciseaux. L’habitude. Le mot le fait sourire et il manque s’entailler la peau en voyant le rictus crispé qu’esquisse l’étranger dans le miroir.

Sous le poil, la peau est blanche et très fine. Le mouvement qu’il imprime à la lame devient plus rapide. L’unité de son visage se révèle comme le tronc brillant d’un arbre sous l’écorce qu’on épluche. Il a terminé. Son regard traverse le reflet comme s’il pouvait y trouver tout au fond cette image rémanente, la dernière que, dit-on, emportent les morts avec eux. Dans le placard de la cuisine, il attrape la bouteille d’eau-de-vie de prune et s’en asperge le visage comme enfant, il a vu faire son grand-père. Le feu de l’alcool fait affluer le sang à ses joues et il ferme les yeux sous le plaisir brûlant que cela lui procure.

Les heures suivantes, il les occupe à rôtir le poulet qu’il a fourré de gousses d’ail et à laver son linge. Il parvient même à glisser son duvet dans la vieille machine dont il prend soin de ne pas changer la programmation. Il remarque les fils dénudés au niveau de la prise et s’emploie à les réparer : la mémé pourrait prendre le jus par mégarde.

Après avoir étendu son linge dans un coin discret du jardin, il prend plaisir à s’occuper du potager. La pluie a fait la moitié du travail, il remet les tuteurs des plants de tomates en place et arrache quelques mauvaises herbes. Il cueille un petit bouquet de zinnias qu’il dispose dans un pichet en verre sur le buffet de la cuisine. Il pense qu’il doit encore déboucher la baignoire, cela soulagerait la mamie. Mais il se dit qu’il peut tout aussi bien le faire demain.

Le soir, il dispose la gamelle du chat sur la table en face de lui pour ne pas manger seul.

Plus tard, à moins que ce ne soit le lendemain, il décroche le combiné du téléphone et compose un numéro. Au bout de six longues sonneries, une voix féminine lui répond. Il reste muet. La voix insiste encore et se tait. Elle lui demande maintenant si c’est lui. Il ne dit rien. La voix lui répète qu’elle sait que c’est lui. Silence. Il écoute la voix émue lui dire qu’elle l’attend. Qu’ils l’attendent. Il raccroche lentement. Il ne sait ni quel est le jour ni depuis combien de temps il est là.

Un matin, allongé sur le canapé avec le chat lové sur son ventre, il observe dans un angle du plafond le tissage délicat d’une araignée dont le fil ténu scintille aux premiers rayons du soleil que filtrent les persiennes. Il pense que l’insecte, obéissant aux lois d’une géométrie parfaite, est en train d’accomplir le miracle de l’équilibre. Ses yeux calmes plongent alors dans le regard jaune du chat et s’abîment dans les méandres aux formes psychédéliques de l’iris de l’animal. Le chat cligne des yeux. Il sait lui aussi. Il glisse doucement les mains sous son corps chaud, le dépose au pied du canapé, et se lève. Il plie son duvet et range ses affaires propres dans le sac. Il enfile la chemise aux boutons dépareillés qu’il a recousus la veille. Dans la salle de bain, l’inconnu du miroir l’est un peu moins. Il sait qu’avec le temps il saura en faire son allié. Il lui trouve bien encore un air farouche, mais il est sensible à ce nouvel éclat de confiance qui danse sur la pupille comme le fil subtil sous l’abdomen de l’araignée.

Il lave consciencieusement la vaisselle. Ses gestes sont sûrs et tranquilles. Il essuie les assiettes qu’il empile en haut à gauche dans le placard et range les couverts selon leur usage, comme il les a trouvés. Il jette un coup d’œil autour de lui. Le distributeur de croquettes est encore plein. Il change l’eau du bol et pose le bouquet de fleurs bien en évidence sur la table de la cuisine.

Il ne retournera plus à l’hôpital. Plus jamais.

Son sac est prêt devant la porte. Il a consolidé la serrure, n’importe qui pouvait entrer ici. Il se dirige vers le téléphone et compose le numéro. Le chat est sorti. La voix féminine répond au bout de deux sonneries à peine. Il lâche : je viens. Et il referme précautionneusement la porte derrière lui.

CG/avril 2006

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